Une étude récente(*) menée auprès d’une population âgée a démontré une forte occurrence de problèmes de vergence, c’est-à-dire de troubles de la vision pouvant avoir des impacts sur les plans visuels, moteurs, cognitifs ou encore de l’attention. Avec le vieillissement de la population et l’utilisation croissante des ordinateurs et tablettes numériques, les problèmes de vergence concernent de plus en plus d’individus. Actuellement, les orthoptistes soignent leurs patients avec des méthodes qui connaissent des limites en termes de fiabilité, reproductibilité et mesure objective de l’efficacité des traitements.

Forte de ces constats, Zoi Kapoula, Directrice de Recherche CNRS, a développé le projet REMOBI au sein de l’équipe pluridisciplinaire du Laboratoire IRIS (CNRS – Paris Descartes). Le projet REMOBI (REéducation de la MObilité BInoculaire)  concerne le développement d’un dispositif permettant à la fois le diagnostic et la rééducation de la motricité binoculaire du patient grâce à une stimulation multisensorielle (visuelle et auditive). REMOBI possède également un système d’enregistrement et d’analyse des mouvements oculaires permettant de mesurer de manière objective les progrès réalisés par le patient. L’approche innovante de REMOBI ambitionne ainsi, dans un premier temps, de moderniser la pratique des orthoptistes et des optométristes.

Validés cliniquement, le dispositif  REMOBI et sa méthodologie ont fait l’objet d’un brevet déposé par le CNRS délivrés en France et à l’étranger. Une étude de marché ainsi que plusieurs prototypes fonctionnels ont permis de confirmer le potentiel de ce projet auprès des praticiens et la volonté d’une majorité d’entre eux d’intégrer REMOBI dans leur pratique en complément de leurs outils actuels. Non seulement REMOBI n’a pas d’équivalent actuellement sur le marché, mais le dispositif couvre un large horizon d’applications possibles. Il s’adresse à de nombreuses cibles de pathologies : vertiges, céphalées, strabisme, troubles neuro-ophtalmologiques, rééducation de basse vision …  Son application serait également intéressante pour les maladies neuro dégénératives, l’équilibre du corps, les troubles de l’attention, la dyslexie voire même pour l’amélioration des performances des sportifs de haut niveau. De plus, le projet vise une application grand public avec une version simplifiée du dispositif utilisable à domicile, nommée REMOBI Home Confort (**)

D‘une durée de 12 mois, le programme de maturation engagé avec Lutech devra permettre de travailler sur les fonctionnalités, le design et l’expérience utilisateur de REMOBI. A cet effet, des prototypes vont notamment être placés en conditions réelles d’utilisation dans des cabinets d’orthoptie afin de recueillir le retour d’expérience des praticiens et des patients. A l’issue du programme de maturation, la technologie ainsi développée sera transférée vers le monde socio-économique selon une stratégie qui sera déterminée à mi-parcours du programme.

(*) Leat, Susan J., Lisa Li-Li Chan, Priya-Devi Maharaj, Patricia K. Hrynchak, Andrea Mittelstaedt, Carolyn M. Machan, and Elizabeth L. Irving. “Binocular Vision and Eye Movement Disorders in Older Adults.” Investigative Opthalmology & Visual Science 54, no. 5 (2013): 3798. doi:10.1167/iovs.12-11582.

(**) Le dispositif est un outil familial qui vise à apporter du confort visuel ainsi qu’à entretenir et améliorer la performance neuro-visuomotrice. 

Nous avons sollicité le Zoi Kapoula, pour connaitre sa vision actuelle du projet ainsi que les principaux acteurs impliqués chez Lutech.

[Zoi Kapoula] Que vous apporte le programme de développement de Lutech ? 

« L’apport du programme de maturation est très précieux. Il nous permet de passer d’une phase de recherche académique au marché. C’est primordial pour REMOBI car notre laboratoire n’est pas le lieu du destinataire principal de notre produit, c’est à dire le clinicien dans son cabinet privé ou dans son service hospitalier. Cette maturation est indispensable pour travailler sur le design, les fonctionnalités, les attentes clients et recueillir le feed-back des utilisateurs afin d’optimiser notre produit avant de passer à une phase d’industrialisation et de commercialisation. C’est également une phase de confiance réciproque où Lutech investit dans ce projet et nous permet de préparer l’avenir ».


[Zoi Kapoula] Qu’envisagez-vous pour le projet REMOBI à l’issue de la phase de maturation ? 

« L’évolution la plus naturelle de ce projet pourrait être la création d’une start-up. REMOBI est un projet novateur qui est appelé à moderniser le métier d’orthoptiste,  en particulier en France où nous avons la chance d’avoir un nombre considérable de praticiens dans le domaine de la santé visuelle. Pour autant, la partie « recherche » joue encore un rôle important dans le projet de start-up que nous imaginons. En effet, il y aura dans cette startup une dimension unique, celle d’une équipe de recherche dont je suis porteuse et qui sera très activement impliquée dans cette aventure ».


[Zoi Kapoula] Comment passe-t-on de la recherche fondamentale à un projet entrepreneurial ? 

 « Tout au long de mon parcours scientifique, j’ai toujours mené des projets de recherche qui avaient à la fois un intérêt fondamental et un intérêt clinique. C’est ce qui m’intéresse et cela n’a rien d’exceptionnel. Aux USA, où j’ai été formée, tous les chercheurs ont cet esprit entrepreneurial imbriqué dans leur vision de la recherche, et cela dès le début de leur carrière. A partir du moment où ils obtiennent un résultat, la question de l’application de celui-ci se pose systématiquement. Actuellement c’est un état d’esprit qui essaime et qui évolue beaucoup en France. Au CNRS, l’article 25.2 permet aux chercheurs de participer à la start-up qui valorise les résultats de leurs recherches. Dans un premier temps, je m’inscris dans cette philosophie. Je souhaite saisir la chance de pouvoir faire de la recherche appliquée et de développer les liens entre le laboratoire IRIS et une start-up ».


[Zoi Kapoula] Comment conjuguez-vous actuellement votre activité de recherche et le programme de développement de Lutech ? 

« Il n’y a pas de cloisonnement de mes activités : toutes mes activités de recherche fondamentale apportent au final quelque chose au projet car je travaille uniquement sur des thèmes liés à REMOBI. Certes nous publions nos travaux dans des revues scientifiques mais nous apportons également une vraie réponse concrète aux cliniciens afin de leur permettre d’améliorer leur pratique. Il y a une fusion et une vraie complémentarité entre recherche et application ».


[Naïma – chef de projet] Qu’est ce qui détermine le mode de valorisation dans un programme de développement ?

Préalablement et tout au long du programme de développement, une étude est réalisée afin d’évaluer les potentialités du marché ciblé par la technologie développée. Une analyse concurrentielle est également réalisée afin d’identifier les acteurs industriels établis sur le marché et les critères différenciants apportés par la technologie et qui pourraient ainsi lui permettre de se positionner par rapport aux solutions existantes. Dans ce cadre, le retour d’expérience des praticiens revêt une grande importance.

Par conséquent, deux voies de valorisation sont possibles.  Comme l’affirme Zoi Kapoula, la valorisation pourrait se faire à travers la création d’une start-up. Celle-ci requiert la construction d’un business plan et d’un modèle économique adéquats adossés à une réelle volonté entrepreneuriale des porteurs. Par ailleurs, cette technologie pourrait faire l’objet d’un transfert par voie de licensing vers un industriel existant ce qui nécessite une phase de prospection.


[Matthieu – ingénieur brevets] Quels sont les prérequis pour un dépôt de brevet ?

Les travaux issus des laboratoires de recherche, tel que le laboratoire IRIS, sont souvent très innovants et peuvent représenter une valeur économique certaine.  Pour valoriser ces travaux il est souvent préférable de les protéger par brevet.

Pour être brevetable, une invention se doit de remplir plusieurs prérequis et notamment celui de la nouveauté.

La notion de nouveauté exige qu’avant le dépôt de la demande de brevet auprès de l’INPI, l’invention ne doit pas avoir été rendue publique, par un inventeur ou un tiers, par une divulgation publique écrite ou orale, tout usage ou utilisation de l’invention en public de l’invention.

Ce travail consistant à estimer la nouveauté d’une invention est réalisée par le service propriété intellectuelle de la SATT Lutech. Une recherche d’antériorité dans les bases brevets et publications est systématiquement réalisée avant tout dépôt d’une demande de brevet. Elle consiste à s’assurer qu’aucun document ne décrit l’invention pour laquelle une nouvelle demande de brevet va être déposée. En plus de cette recherche, il est nécessaire de pouvoir identifier l’axe de brevetabilité de l’invention. Cet axe permettra de définir la portée de la protection conférée par le brevet. Ainsi, le brevet sera une solution idéale pour protéger un nouveau dispositif, une nouvelle méthode de traitement ou de fabrication, ou une nouvelle utilisation d’un produit.


[Sébastien – juriste] Que représente l’accompagnement juridique de Lutech sur un programme  tel que REMOBI ?

L’encadrement juridique d’un programme de maturation par Lutech présente une part substantielle du travail fournit par ses équipes. Ce cadrage se prépare bien en amont du lancement officiel du programme afin de pouvoir anticiper la signature des contrats, identifier les résultats innovants protégeables et sécuriser l’exécution des différentes tâches en sensibilisant notamment nos porteurs scientifiques. Dans le cadre du programme REMOBI, des compétences d’électronicien, de développeur ou encore de designer sont notamment recherchées pour mener à bien les développements.

La recherche et la sélection des candidats possédant ces aptitudes impose la mise en place d’accords de confidentialité ainsi qu’une vigilance particulière du Dr Zoi KAPOULA pour limiter la divulgation aux informations strictement nécessaires à cet objectif. La sécurisation juridique est un réel travail d’équipe entre le porteur scientifique, le chargé de projet Lutech et le juriste Lutech. Il est en effet essentiel de pouvoir déterminer d’où l’on part, ce que l’on cherche, comment y arriver et selon quelles conditions. Ainsi, nous pouvons mettre en place des contrats (prestation de services, maturation) les plus solides possibles qui permettront d’assurer un aboutissement aux résultats escomptés et de pouvoir les exploiter.

Remobi

(Naïma Lebal, Matthieu Vogt, Zoi Kapoula, Sébastien Garcia & Capucine Payre)

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